Portraits d'agriculteurs urbains

Dans cette rubrique, je veux vous faire découvrir des visages d’acteurs porteurs de projets en agriculture urbaine qui m’inspirent et que j’admire pour leur vision et leurs convictions.


Sylvain Pouzet et la santé des sols en ville

Le 23 janvier 2017

Pour ce premier portait, c’est le parcours de Sylvain Pouzet, consultant en environnement et en urbanisme que j’ai choisi de vous présenter.

J’ai rencontré Sylvain un jour de grosse neige, j’avais entendu parler de lui pour son expertise biologique des sols urbains et agricoles. On ne m’avait dit que du bien de lui, tant pour ce qu’il est, que pour sa vision engagée. Son enthousiasme, son engouement face à notre vision et à notre rapport à la terre et à la vie des sols en milieu urbain, m’ont donné envie de retranscrire au mieux qui il est.

Qu'est-ce que tu voulais faire quand tu étais enfant ?

Sculpteur ou capitaine de bateau ! Mais c’est seulement depuis un an que j’apprends à faire du voilier.

J’ai suivi un cours de Bernard Alonso (professeur en permaculture et coauteur de « Permaculture humaine » édition Ecosociété). Il nous a dit « n’oubliez jamais le métier que vous vouliez faire quand vous aviez 10 ans : c’était ça votre vocation. » À cet âge-là, tu as déjà des élans, des rêves, tu n’en fais pas forcément ton métier, mais il faut que tu le fasses dans ta vie. Je crois qu’il y avait un sentiment pur avec cette envie-là.

J’ai toujours aimé le jardinage, j’en faisais avec mon grand-père, mais pour moi c’était surtout une activité de retraité. Ça n’existait pas en tant que « vrai métier », c’était surtout un plaisir que chaque enfant devrait découvrir. L’éveil aux goûts dès le plus jeune âge est important, l’enfant sera à la recherche des meilleures choses tout le reste de sa vie. C’est d’ailleurs une des missions de l’agriculture urbaine : faire découvrir aux enfants la cueillette, le goût des fruits et légumes, la cuisine...etc.

C’est la vie qu’il y a dans les sols qui est un vrai pilier pour faire changer la société : à travers le changement de nos pratiques agricoles et même de nos pratiques de jardinage.

on a besoin de Low-tech !

Pourquoi t'es-tu tourné vers la permaculture ?

C’est en 2005 que j’ai entendu parler pour la première fois de la permaculture et de fermes qui proposaient un modèle alternatif à l’agriculture conventionnelle. J’ai toujours été ouvert et curieux de tout ce qui concernait l’environnement et la nature, je regardais des documentaires, des vidéos…etc. La permaculture fait le lien avec tout ce que j’ai étudié : la planification, la protection de la faune, les plantes, l’aménagement urbain, l’humain, mais aussi la générosité et la gratuité m’ont beaucoup attiré.

En 2008 j’ai entendu parler de Claude et Lydia Bourguignon (agronomes et fondateurs du Laboratoire Analyses Microbiologiques des Sols). J’ai dévoré tout ce que je pouvais lire et écouter d’eux, et je me suis rendu compte que c’était révolutionnaire.

J’ai compris qu’il y avait des pionniers qui démarraient quelque chose de nouveau et d’important : quelque chose de plus raisonnable, de plus sobre ! La sobriété c’est la valeur qui m’a touché le plus dans la permaculture, c’est réduire et économiser l’énergie. La maison la plus écologique c’est celle qu’on ne construit pas, c’est une vieille maison que l’on retape.

C’est aussi pour ça que je me suis lancé en urbanisme : c’est un réel levier de protection de l’environnement au sein du monde de la construction, c’est cette sobriété qui me reste en tête.

D’ailleurs, en ce qui concerne les techniques de cultures, je suis critique de l’aquaponie par exemple, je trouve ça trop perfectionné. La nature est déjà extrêmement perfectionnée, on est juste trop ignares pour le savoir ! C’est tout ce qui est Low-Tech* qui me parle.

C’est la vie qu’il y a dans les sols qui est un vrai pilier pour faire changer la société. À travers le changement de nos pratiques agricoles et même de nos pratiques de jardinage, on a besoin de Low-Tech!

*Low-Tech : par opposition, à High-tech est attribué à des techniques apparemment simples, économiques et populaires.

Il n'était pas prévu que je publie les fichiers audio de notre rencontre, le son n'est pas très bon et il y aura peut-être quelques jurons, mais je voulais vous donner accès à ce que l'écrit transmet mal : la passion d'une personne.

Qu'en est-il de la pollution de la terre en ville par les produits toxiques ?

La vie des sols en ville est malheureusement très peu questionnée. La seule question que l’on se pose c’est « est-il pollué ? ». On a surtout peur de l’insalubrité publique et on est soucieux de la responsabilité sanitaire des villes, mais on ne se questionne pas sur l’avenir du sol ou de sa qualité.

D’ailleurs, la proportion de matières polluées présente dans un sol cultivé, puis présente dans un légume consommé est souvent surestimée. Tout dépend de ce que l’on cultive, s’il y a des doutes sur le sol en question il faut éviter les légumes-feuilles : c’est-à-dire pas d’épinards, pas de salade, pas de kale. Ça peut paraître surprenant, mais il y a des risques bien inférieurs pour les légumes racines (les carottes par exemple). Pour plus de d’informations cliquez ici.

Le réflexe que les municipalités et les constructeurs ont, c’est de remplir 500 camions de cette terre polluée pour la déplacer ailleurs, puis l’encapsuler ou l’enfouir. On ramène ensuite de la terre saine de la campagne. Mais cette « nouvelle » terre a été trop brassée, perturbée, tassée : tout le microbiome a été perturbé et ça peut prendre des années à ce qu’il redevienne vraiment en santé.

On ne règle aucun problème comme ça, on le cache simplement, on le déplace. Il y a donc un manque de sensibilité et de connaissance de la part des élus, on peut régler le problème de la terre polluée sans la déplacer et directement sur place !

Alors qu’est-ce qu’on peut faire pour soigner un sol contaminé ? Planter des engrais verts par exemple ?

Il y a plusieurs façons de gérer le problème, et même si ce n’est pas vraiment ma spécialité, je m’y intéresse beaucoup. J’ai été l’année passée à une conférence de Génome Québec organisée par Les Amis du Champs des Possibles où deux chercheurs de l’Université de Montréal parlaient de phytoépuration, phytotraitement et de bioépuration. J’ai appris que certaines plantes peuvent décontaminer le sol et jouer différents rôles, par exemple en buvant l’eau du sol elles boivent également les polluants présents dans la terre. C’est intéressant, dans le cas où on détecte des métaux lourds sur toute la surface d’un terrain, en petite quantité, mais sur une grande surface : le fait d’utiliser des plantes absorbantes va avoir pour effet de concentrer le polluant dans un endroit, en l’occurrence les plantes, que l’on pourra ensuite traiter.

Les champignons sont bons pour traiter les hydrocarbures, par exemple : ils vont briser leurs longues chaines de carbone comme ils décomposent le bois. En compostant par la suite ces champignons, on peut continuer à simplifier ces chaînes qui ne seront plus au final des hydrocarbures. Ces chercheurs-là ont des techniques, mais ils les utilisent principalement dans leurs laboratoires et j’aimerais beaucoup essayer de le faire sur le terrain directement !

La ville de Montréal a tout de même décidé de lancer 4 projets pilotes avec ces chercheurs de l’Université de Montréal. La terre va être traitée sur site grâce au projet Genorem, une initiative à suivre de près qui j’espère changera les façons de faire actuelles, trop simplistes.

Est-ce que tu sais si la ville de Montréal pratique ces techniques d’amélioration des sols ?

En septembre j’ai parlé avec le Chef de section Biodiversité et Écologie urbaine du service des grands parcs, qui s’occupe des plantations des arbres. Je me demandais si on pouvait améliorer la qualité du sol lors des plantations d’arbres de remplacement de ceux touchés par l’agrile du frêne sur l’Ile de Montréal. Déjà, ils sont très à jour sur ces techniques, ils m’ont beaucoup impressionné. Ils travaillent notamment avec des doctorants de l’Université de McGill dès la plantation d’arbres en inoculant des champignons mycorhiziens dans la terre. Par contre, on peut se demander si la connexion entre ces champignons incorporés dans la terre et les racines du jeune arbre se produit réellement. Il y a de belles études de suivi à effectuer sur le sujet.

 

On est capable de mesurer cette connexion ? D’en avoir la certitude ?

Oui bien sûr, il y a des techniques que j’ai appris à l’université de Laval cette année, des tests à base de vinaigre et d’encre de stylo pour tester cette connexion : simple et peu cher !

pour la plupart des gens, le compost est une gestion de déchets. Pour moi c’est la création d’une ressource.
 

Quels conseils donnerais-tu si pour améliorer la qualité de son sol ?

Pour la plupart des gens, faire du compost c’est une gestion de déchets, pour moi c’est la création d’une ressource. Il faut apprendre à faire du bon compost en utilisant du géotextile par exemple, ou en faisant du compost de surface c’est-à-dire mettre tout simplement les déchets frais en surface de son potager.

Ces techniques qui sont très vendues par Lydia et Claude Bourguignon pour des agriculteurs qui ont « tué » leur sol avec l’utilisation de produits chimiques, pourraient être utilisés pour les sols en ville. C’est ça que j’aimerais faire, j’ai un cursus d’urbaniste et c’est surement pour ça que l’avenir du sol en milieu urbain me touche autant. Il y a un énorme besoin, même si le sol n’est pas pollué on peut booster un sol sain pour le rendre plus vivant et donc plus productif ! Un sol vivant, c’est un sol qui a une multiplicité de micro-organismes.

On peut également faire du thé de compost : une macération oxygénée donc très vivante qui va booster le sol. Les bulles vont décrocher les micro-organismes du compost et en rajoutant de la nourriture, c’est-à-dire essayer de se rapprocher du résultat final de l’humus. Il faut utiliser le thé de compost à la base d’un arbre, sur une pelouse ou un potager dans les 24h.

On ne devrait jamais laisser un terrain nu durant l’hiver. nous on s’habille pourquoi pas lui !

Il faut aussi penser à nourrir la terre. C’est un vrai défi dans les villes, on a besoin de carbone : de la paille, des feuilles, du carton sans encre. C’est un défi, car nous n’y avons accès plus difficilement qu’en campagne. Chaque jardinier urbain devrait garder son sac de feuilles à l’automne au lieu de se le faire ramasser par la ville et l’étaler sur son sol à la fermeture de son jardin.

D’ailleurs, s’il y a bien un endroit où la matière organique se dégrade très vite, c’est dans la couche située entre le sol et la neige, donc il faut mettre de la nourriture pour la terre avant qu’il ne neige : beaucoup de matière organique va ainsi intégrer le sol ! On ne devrait jamais laisser un terrain nu durant l’hiver. Nous on s’habille l’hiver, pourquoi pas lui !

Qu’est- ce qu’on peut te souhaiter pour l’année prochaine ?

De m’amuser avec les tests sur le sol et de trouver des terrains pour faire mes expériences !


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